La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable.
Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien.
Charles Baudelaire – Le peintre de la vie moderne (1863)

La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable.
Il y a eu une modernité pour chaque peintre ancien.
Charles Baudelaire – Le peintre de la vie moderne (1863)

Archives des expositions

HYPERCEPTIONS
de
Valérie Lamarre

Il y a toujours ce moment où le corps vacille vers le sommeil. La lumière est éteinte, la pénombre nous absorbe et nos yeux fatigués baissent le rideau. Nous nous endormons. Lentement nous glissons vers nos espaces paradoxales où nos vies se concentrent à l’intérieur de nos cerveaux. Nous lâchons prise. Nos muscles se détendent. Nous sommes en sécurité dans notre corps. Nous ne le savons pas mais tous nos sens sont aiguisés et nous pouvons enfin nous reposer. Nous rêvons. Nous rêvons et ces rêves sont autant de réalités possibles, de nouveaux plans d’existences.

À cet instant, l’esprit revient sur notre passé immédiat et le travail d’archivage commence. Ce que nous avons vu, touché, senti, ressenti, dit, entendu, pensé, perçu, imaginé parfois rejoint la grande besace de nos souvenirs, réels ou non. Si notre cerveau est bien fait, – nous ne sommes jamais à l’abri des maladies, elles sont légions ! – chaque chose trouvera sa place, à chacun son thalamus, et sera datée, référencée, mise en relation, en corrélation, en abîme grâce à nos synapses et autres neurotransmetteurs et nourrie, entretenue de nos gliales. Cette chimie est la vie et cet instant si personnel est notre bien commun.

Mais parfois ce qui devrait s’effectuer en cet état de sommeil se déplace vers nos demi-veilles et nous percevons cette chimie comme nous ressentirions la brûlure du café au réveil, la douceur du pandoro de Noël ou le plaisir d’un baiser échangé. Nous sommes des dormeurs éveillés et nous entrons dans le monde des hyperceptions.

Nous avons tous ces moments-là. Tous, nous nous réveillons certains matins la bouche encore pâteuse de ce que nous prenons pour des « brumes de la nuit ». Mais combien d’entre nous savent fixer, d’une manière ou d’une autre, ces instants décalés ? Lautréamont ? Mallarmé ? Rimbaud ? Soupault ?

« Les planètes s’approchaient à pas de loup et des silences obscurs peuplaient les étoiles »[1]

Delaunay ? Feitelson ? Hantaï ? Pollock ?

« When I am in my painting, I am not aware of what I’m doing. It is only after a short of ‘get acquainted’ period that I see what I have been about. I have no fears about making changes, destroying the image, etc., because the painting has a life of its own. »[2]

Chez Valérie, cette hyperception naît de la voie blanche, comme un éclatement des sens, un centre, une matrice d’où nait le chaos des formes et des couleurs.  Rorschach est une illustration parfaite, pour moi, de ses hyperceptions. Les différents plans suggèrent le chemin à suivre. Le centre y est le but. La route du sommeil à l’infini, bordée des restes, des scories de nos pensées. Se débarrasser de l’inutile. Faire le tri. Ne garder que ce chemin entre les coulures, les couleurs et nos zones d’ombres, nos angoisses.  Ici, tout chemin est un aller ou un retour. Ou les deux. Du chaos nait le monde. Il est avant même l’origine du monde.

Valérie nous entraine dans ces non-lieux que nous connaissons tous et que nous oublions souvent au réveil. Nous sommes au cœur des archétypes et Valérie partage ici nos fonds communs d’humanité, ces instants indéfinis, suspendus, absolus, qui nous guident vers des mondes possibles, cachés derrière le sommeil et les rêves. Valérie nous ouvre la porte, à nous d’imaginer la suite.

 

Jérémy Maranne

 

[1] In « Les champs magnétiques » Philippe Soupault / André Breton

[2] « Quand je suis dans ma peinture, je ne suis pas conscient de ce que je fais. C’est seulement après une courte période de ‘connaissance’ que je vois ce que j’ai été environ. Je n’ai pas peur de faire des changements, de détruire l’image, etc., parce que la peinture a sa propre vie. » in « Jackson Pollock » de Elisabeth Frank (1983)