À la métamorphose
Louise Moaty

Avant de vous parler de Louise Moaty, j’aimerais vous parler de la collection Polder, publiée par l’association Les palefreniers du rêve (qui publie également la revue Décharge) et les Éditions Gros Textes, qui depuis plus de quarante ans maintenant travaillent à l’émergence de nouvelles voix poétiques.

Quarante ans, le bel âge. Fini l’inconscience de l’enfance, l’insouciance de la jeunesse. Les choix éditoriaux sont de plus en plus difficiles. La notoriété, la reconnaissance, ce pourquoi l’on s’est battu, ce qui nous motive, nous anime, la flamme vive de la poésie qui doit toujours être portée haute, plus haute, peut être un fardeau, un frein à l’aventure d’une nouvelle écriture. Ce n’est pas le cas. Depuis les premiers volumes, qui publièrent notamment Hervé Lesage, Alex Millon, Jean-Pierre Lesueur (une autre légende !), Éric Tremellat, Jean-Louis Rimbour et autres Christophe Jubien (je les nomme, je les apprécie mais ma liste est loin d’être close) jusqu’aux dernières occurrences où nous découvrons de nouvelles joueuses comme Milène Tournier, Gaëlle Boulle, Chloé Landriot, Christine Zhiri et Marie-Laure Le Berre ou Orianne Papin (voir la Chronique consacrée à GUSTAVE), ils et elles ont tous et toutes apporté  leurs différences. L’éclectisme a été, est toujours la règle.

La collection Polder poursuit son périple en Terra Incognita, à la recherche de nouvelles voies, de détroits, d’estuaires, de ports d’attache ou de grands larges. Une constance partagée avec la revue Décharge. Parfois dans la tourmente, en butte aux bourrasques économiques, aux frais postaux qui sont la honte de notre pays. Les perméabilités sont légions entre ces deux palefreniers, comment en serait-il autrement ? Les deux sont portés par le même groupe d’amis qui consacrent une grande partie de leurs vies à ce travail de passeurs. La revue Décharge, la collection Polder, ne sont que des supports à créer du lien entre amoureux de la langue et sensibles à la poésie, sous toutes ces formes.

Quarante ans de premières œuvres ou quasi, de chances données à des écritures qui se seraient peut-être arrêtées sans cet imprimatur. Pas de Chapelle, pas d’école, pas de courants. Et l’impartialité des choix garantie par l’unanimité des votes. Quatre lecteurs que je me dois de remercier et qui façonnent, depuis les années ’80, une partie de mon paysage poétique : Jacques Morin, alias Jacmo, Alain Kewes, Yves Artufel et Claude Vercey. Tous les quatre sont éditeurs, tous les quatre sont poètes, ceci, sans doute, explique cela.

Pour découvrir la diversité des propositions, trois anthologies ont été publiées sous les titres de

Génération Polder

Polder deuxième génération

Génération polder Tome 3

Et puis, ce Polder N° 188, clôturant ce premier cycle de quarante ans, entamant la quatrième génération avec la voix d’une nouvelle poétesse, Louise Moaty.

La préface, signée par Isabelle Baladine Howald, ouvre le livre par ces mots :

« À la métamorphose est un tremblement de flamme porté haut, une déclaration qui porte en elle son paradoxe de force et d’inquiétude. À la lecture je l’ai pris comme une rafale de vent qui m’a laissé saisie sur place.

Il y a la puissance de l’écriture de Louise Moaty, comme une frappe quand on la lit, on commence avec le monde solide, le sol rugueux sur lequel nous marchons, qui est parfois secoué dans le tréfonds de magma. »

Elle poursuit en filant la métaphore des éléments changeants, l’eau et le feu, la glaise et l’anima, l’oiselle du jour et de la nuit, les flux et reflux de la violence et de la douceur.

On ne dira jamais assez l’importance d’une bonne préface. Elle ouvre l’appétit, aiguise le désir.  Grâce à elle, on aborde le texte autrement et ma première lecture était portée par le souffle de la lecture d’Isabelle Baladine Howald, par les références implicites à Ovide, pas celui des métamorphoses, non, justement, ce serait trop facile, mais celui de l’Art d’aimer.

Ce recueil est d’abord une déclaration d’amour, de cet amour qui nous métamorphose littéralement et nous transforme en singe, en oiselle, en peau de pierre. C’est un cri, une adresse, un souvenir, un futur. Une plainte. Une envie.

« Décrire écrire crier je veux dire rire

crisser il faut vivre ivre rivée

à des miracles libre

dicible j’entends franchir ou pire

cibler trembler cribler rugir

et croire vrombir virer dessiller

toute clarté

prédire tu sais redire briser pâlir

prier ravir rayer sourire où se cacher nier j’écris relire relier

hier fermée et lire céder

vibrer frémir rosir briller

rire d’oracle. » 

Des proses de RÉVOLUTIONS ouvrent puis rythment le recueil. Ces textes prêtent aux objets, aux éléments, des volontés propres, des sentiments, comme au temps du Chaos. Comme s’il fallait détruire le monde pour qu’il puisse se recomposer. Le magma et la fusion. L’ouverture des corps écorchés, pour voir l’intérieur des âmes, des viscères, des os, de ce qui ne peut pas mentir, de ce qui se tait, de ce qui se voit.

Une seule phrase, vive, qui cascade de poème en poème, une phrase à l’encontre de toutes écritures modernes où le sujet précède le verbe, le complément et le point d’arrêt. Une Phrase qui chavire et chaloupe, quitte le lit des rivières, s’embarque aux grands larges à la découverte des affrontements langagiers, armées de mots armées de maux, pour naître et renaître, petite fille, fière amoureuse, Éros oubliant son alter Thanatos.

La prose est travaillée aux ciseaux, aux burins, sculptrice de paroles, chorégraphe du recueil, inspirée, de la trame d’Hésiode :

« Donc, au commencement, fut Chaos, et puis la Terre au vaste sein, siège inébranlable de tous les immortels qui habitent les sommets du neigeux Olympe, et le Tartare sombre dans les profondeurs de la vaste terre, et puis Amour, le plus beau des immortels, qui baigne de sa langueur et les dieux et les hommes, dompte les cœurs et triomphe des plus sages vouloirs. De Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre Nuit. De la Nuit, l’Éther et le Jour naquirent, fruits des amours avec l’Érèbe. » (Théogonie)

Dans ce chaos primitif, Louise Moaty se joue de la confrontation des sens née des allitérations, comme aux plus beaux soirs du Bateau-Lavoir et des jeux d’écritures automatiques :

 « Caverne creuse caverne où bat le gong cage de sang épais lente caverne d’eau dérive pulsatile en courant opposés monument de vapeur de forêts sans lumière de matières fébriles aux charnières grinçantes aux plis recomposés justice renversée … »

L’incantation est théâtre, un théâtre de cruauté cher à Artaud, une voix qui se lit, une voie qui se dit et rien ne vaut le fleuve désordonné de la parole sauvage pour dire ce que l’on veut taire.

 « ils savent : mieux vaut ne pas avoir la tête

       tranchée

ou les fleurs redeviennent des fleurs

ou la nuit se remplit de nuit. »

Puis le fleuve se calme se fondant à la mer : « Du Chaos naquirent l’Érèbe et la sombre nuit » source où s’abreuve la poétesse :

 « L’intérieur de la nuit comme une fleur renversée

bourgeon d’encre vertige

l’intérieur d’une fleur comme la nuit retournée

le noir s’étend tout s’abandonne »

Est-il besoin de dire tout le travail qu’il faut pour arriver à ce simple retournement ? Pour que la fragilité de la fleur, de l’écriture, de nos vies s’abandonne à la nuit ? Nous sommes dans le noir de Soulages, dans cette matière qui n’existe que par opposition et Louise Moaty nous guide dans cette pénombre où le sens de nos vies nait de nos épreuves :

« maintenant peau de pierre

yeux de terre

rêves de cire étoilée

je suis tout l’univers je suis tout

redevenue le monde

dans un dernier baiser. »

Fausse sortie.

Le monde n’est pas revenu de la première nuit. Il faudra « ne pas se souvenir de la jeunesse des fleurs », il faudra se renier comme Pierre renia le Christ, trois fois (Marc 14, 54 ; 66-72)

« Je ne serai plus poète

je ne serai plus poète

je ne serai plis poète

je serai roi

je serai roi

je serai feu

je serai fou

je serai cri

je ne serai plus poète

je serai nuit

je serai nuit

je serai nuit. »

Reniement incantatoire qui défait l’ancien pour se reconstruire, passer de l’état actif (poète) à l’état passif (nuit), se brûler aux pouvoirs d’agir jusqu’à la folie, jusqu’à ce cri munchien pour se défaire du chaos de nos vies, est-ce là ce qui nous guette ? Est-ce cela qui vous poussa à prendre plume comme l’on prend corps, Madame Moaty ? Et ce renouveau, ce jour d’après la nuit, ce fils des ténèbres, l’avez-vous trouvé ? Le cherchez-vous encore ou attendez-vous qu’il vienne comme Pénélope attend le retour de son Odysseus ?

 « Fil rouge tendu sur fil blanc

les autres à démêler

ruban bleu de nuit qui s’allonge

je prends le bleu profond

nectar de nuit nocturne de pure nuit

concentré d’étoiles électriques

des Parques un fil de temps brillant

celui-là dur le plus solide

fil de diamant ma trame

c’est le fil que je suis

je le prends et je tisse le temps

le temps figé

brodé de fil parlant

je veux tisser comme elle

ses paroles –  une heure avant le jour

comme elle

la beauté – à son seul désir

comme elle

chaîne et trame – sa langue retrouvée

à la métamorphose. »

Tout est dit.

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